Les distraits pourront
trouver ici la premiere partie du récit.

Avant tout chose, je tiens à signaler à mes lecteurs, s’il m’en reste quelques-uns (après tout on peut se faire de très nombreux ennemis en attaquant bille en tête une institution comme celle de la tong), que les sombres événements dont je vais vous parler ici, sont antérieurs à ceux dont nous avons déjà discuté. Non pas que mon esprit accorde une suprématie du sujet « tong » sur tous les autres, mais il se trouve simplement que, n’étant pas enfermé dans le carcan d’une publication future par Robert Laffont, comme le fameux Max, je ne me sens pas tenu au respect des règles de base du récit. Après tout nous sommes bien sur blog, scribitur ad narrandum, non ad probandum (On écrit l'histoire pour raconter, non pour prouver) ?
Nous voilà donc au mois d’août. Les arbres bruissent, le soleil luit et les autoroutes vomissent leurs flots continus de voyageurs. Tout est normal en somme, rien ne laisse à penser, qu’une fois de plus, je vais mettre le pied dans une dimension parallèle. Pourtant, en plein Comminges, tout peut arriver, nous sommes sur la terre des loups, des ours, des aigles, tous ces prédateurs qui passent leurs nuits à s’entredévorer pendant que l’humain terrorisé calfeutre ses maisons. Plutôt une terre de grand danger pour une âme aussi innocente que la mienne. Mais cette fois ci, impossible d’appliquer une tactique Napoléonienne comparable à celle des tongs. Je suis dos à la falaise. Un pas de plus et je tombe dans l’oubli de « ceux du premier cercle » (c’est en fait une expression simple que je vous détaillerai plus tard pour décrire mes amis, vous savez, ceux qui ne sont pas à bord car ils sont bel et bien morts…). Nous sommes conviés, ma moitié, le blondin et moi, pour le baptême d’un petit garçon, le fils d’amis du premier cercle donc. Un brave gars à vrai dire ce petit bout, il va falloir que je veille à sa moralité, il est dit que ça sera ma charge de parrain. Héhé, j’adore ce rôle, aux frontières du comique, un voyage de plus dans une de ces dimensions tordues. Et ça n’est pas près de s’arrêter !
Nous voilà donc arrivant de l’océan sur les chapeaux de roue, en retard, comme à notre habitude. Une habitude dont je suis, je l’avoue publiquement ici, ce sera chose faite, l’unique et seul responsable, mais que j’essaie de bien inculquer à mon héritier. Aucun intérêt à mon goût que les meilleures manières disparaissent avec le temps ou le poids des habitudes.
La voiture sa gare face à l’église, nous tapotons nos corps, en descendant du véhicule pour faire disparaître toute cette poussière ramenée de l’Ouest sauvage, une main dans les cheveux pour tout remettre en place et nous nous dirigeons vers l’entrée. La procession du futur baptisé arrive juste derrière nous. Le prêtre prend quelques minutes pour oindre tout ça d’huile et de liquide sacré, il entrecoupe la cérémonie de quelques chants bien sentis accompagnés par un orgue monumental et nous voilà tous enfin dehors par cette belle journée.
Maintenant les choses sérieuses devraient commencer, mes dis-je. La règle est qu’après avoir fait acte de contrition dans un lieu de culte, chacun se doit d’aller pécher immédiatement et au mieux de ses capacités, pour que l’équilibre des forces cosmiques soit respecté. Apéritifs, amuse-bouches, plats de roi et mets divins sont bien au rendez-vous pour nous faire oublier ce qu’il pouvait bien y avoir inscrit sur ces fameuses tablettes. En bref, la corne d’abondance déverse à gros flots ses grasses offrandes sur la nombreuse assemblée.
Je vous entends déjà ruminer depuis ici. Il diverge, où veut-il en venir, qu’est ce que Babylone peut bien avoir en commun avec les mollets et tout ça. C’est que, même si je m’abstiens de respecter certaines des règles de base du récit, il nous faut au moins planter le contexte. Le voilà donc solidement ancré, nous pouvons passer à la suite.
La suite, c’est justement tout ce qui peut se passer dans cette zone de turbulences que constitue l’après repas. Le dessert est parti en fumée, les digestifs se sont évaporés comme sous l’effet de la combustion spontanée, et chacun est en train de jouer à cache-cache avec le soleil tandis qu’une meute d’enfants ivres de fureur sont en train de se calmer dans une piscine avant que ne soit opérée sur eux, en dernier recours, une bonne saignée.
Dans le fameux premier cercle, se trouve un ami, le père du baptisé encore plein d’onguents, qui, à la mode Bruce Banner a subi une transformation radicale en très peu de temps. C’était, il y a à peine un an, peu ou prou, ce que l’on appelle un sportif de canapé. Une petite pratique régulière, mais rien de plus. Il n’était certes pas comme moi, un opposant farouche au régime tyrannique de l’expression musculaire, mais peu de choses nous séparaient. Pourtant, cette courte période a si fortement modifié sa perception de la réalité, alors qu’il devenait un sportif accompli, que, à l’heure ou même le lézard du coin fait la sieste, il commence, sans préliminaire aucun, à m’engager sur le sujet qui nous passionne tous ici : le short. Le voilà en train de m’expliquer qu’une nouvelle technologie de shorts est disponible pour le commun des mortels. Ce sont des shorts, je cite : « sans slip ». En fait après quelques explications, car je suis malgré tout intrigué par le sujet, j’arrive à comprendre que c’est en quelque sorte le procédé utilisé sur le maillot de bain « boxer » qui a été transposée au short de jogging. Les mérites en sont paraît-il énormes. Une véritable aisance dans le mouvement, une sensation de liberté toute particulière. Finis les compressions gênantes au départ de la course et les frottements malvenus, vive le short de jogging.
Moi, très poli, mais un peu sur mes gardes, j’imagine déjà le morceau de tissu. Dans un de ces bleus électriques, tout en Tergal brillant, avec une fente évasée de côté remontant très largement au niveau de la hanche. Un de ces shorts amusants que l’on appelle « flottant », je crois et qui ne sont plus guère portés que dans les défilés de haute couture, les clips de « gangsta-rap » ou les soirées Tropéziennes. L’idée me fait sourire de pouvoir le croiser un jour avec ça sur le dos, mais de marbre, je ne montre pas le plus petit mouvement de lèvre et écoute religieusement les explications. Après tout, il se peut fort bien que je sois depuis fort longtemps sur le sentier des égarés. Tout en observant ce beau paysage de Pyrénées, me vient à l’esprit une question brumeuse. Alors que le sujet du short de jogging se tarit (forcément, à moins d’être un physicien spécialisé dans l’étude des frottements textiles, c’est un sujet qui devient rapidement particulier, je crois…), je fouille mon esprit pour savoir si je possède moi-même un short. As-tu au moins un short me demande le petit ange de mon épaule droite. C’est alors qu’apparaît aussi le taquin démon de l’épaule gauche : « Un short ? Haha, et qu’en ferais-tu donc ? Pas du sport quand même ? ».
Voilà la question ! Que ferais-je donc d’un short ? Mais qui possède un short ? Personne n’a de short, ou pratiquement ! À part une frange de pratiquants de l’art de la sudation, absolument personne n’a de short. Je suis d’ailleurs depuis longtemps opposé au port du short. Exhiber un short c’est un peu comme porter une chemise à manches courtes, dite chemisette. Sous un prétexte entendu de hausse des températures, l’occidental a eu un jour l’idée de porter de grands coups de ciseaux dans toute sa garde-robe. C’est ainsi qu’il est passé du pantalon, chemise, caleçon, au short, chemisette et slip les mois d’été. Les plus extrêmes arborent même aujourd’hui des « Marcels ».
En ce qui me concerne, je préfère garder les poils de mes jambes hors de la vue des âmes sensibles. « Rends-toi ce service pour apporter le bien à l’humanité » disait l’autre. C’est exactement ce à quoi je m’attache. Alors, souvent, comme dans le cas des tongs, je subis les railleries. « N’as-tu pas chaud ? On te croirait habillé comme en plein hiver », ou bien encore « mets-toi à l’aise ». Et bien non, je ne suis pas à l’aise en short, pas à l’aise du tout. Je hais les shorts, je ne mettrai de short que lorsque les bas de mes pantalons auront brûlé. Et je suis certain d’être le porte-drapeau d’une très grande majorité de gens qui ne portent cela que sous l’emprise d’une pression sociale mue par une main invisible. Je suis tout à fait certain de moi quand je transpire sous mes épaisses toiles « Denim », je représente du monde après tout…
Enfin, quand je dis « je suis », je veux plutôt dire « j’étais ». Car à peine quelques minutes après l’intervention portant sur le matériel de jogging (très constructive je dois dire), alors même que ma rectitude mentale était au mieux en ce qui concerne le port du short, intervint un événement qui a de quoi à mettre l’esprit le mieux trempé à terre.
Sans que personne ne put s’y attendre à ce moment là, une voix de stantor s’élève de l’assemblée pour crier une phrase dont je crois, je me souviendrai toute ma vie : « on fait un foot ? ». Je parlais à l’instant d’esprit trempé, et bien croyez-moi ou pas, mais quand je vis que quelques regards se posaient sur moi, le métal se mit à fondre. C’est très exactement ce genre de situations qu’avait prévu Sun Tse quand il disait : « Sur la surface de la terre tous les lieux ne sont pas équivalents ; il y en a que vous devez fuir, et d'autres qui doivent être l'objet de vos recherches; tous doivent vous être parfaitement connus ». En tout cas, en termes de connaissances, celui-ci me paraissait des plus éloigné, car même si on aime à regarder un match, de temps à autre, à la télévision, jouer au foot, avec ses propres membres et ses muscles, est une autre histoire ! Et puis, il ne faut pas négliger le premier conseil du grand maître, « …il y en a que vous devez fuir… ». Pour ma part, la décision était prise, même arbitre n’était pas convenable par ce jour de soleil de plomb.
Bien évidemment, on me demande si je joue, allez, viens, on va s’amuser, et toutes ces choses-ci. Ce à quoi je réponds très poliment que non, je ne jouerai certainement pas, que si je le faisais, personne n’allait s’amuser et toutes ces choses-là. Quelques-uns insistent, mais devant ma fermeté, tous voient qu’il en faut plus pour briser l’airain. Je ne jouerai pas !
Et puis, l’assemblée devient très vite clairsemée, les participants aux équipes ont tous disparu. Bien, me dis-je, bien… étrange. Et, comme un vol de gerfauts, tous reviennent en moins d’une minute. Tous sont là, une bonne dizaine, prêts à en découdre pour attraper le cuir, mais surtout, et c’est là que l’œil avisé est un bon allié, tous en short ! Aucun ne manque à l’appel. Ils ont troqué la flanelle et le lin contre le polyamide en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Fascinant. Moi qui croyais que l’humain courant aimait avoir du tissu sur les pattes, voici qu’à la première occasion, toutes mes théories se retrouvent à l’état de cendres prêtes à êtres dispersées aux quatre vents.
Ainsi… ils ont des shorts. Moi je n’en ai pas, plus depuis l’adolescence, c’est devenu un tabou, mais eux, en secret, ont continué à cultiver le rite. Aucun n’a abandonné la partie et, dans le paquet des joueurs, alors que le match commence, on peut même voir de jeunes enfants qui tombent sous le joug des plus grands et tels des robots, les imitent avec leurs shorts colorés et leurs jambes sans poils. Dans tous les cas, je me trouvais dans une zone de sécurité, bien cramponné dans mon fauteuil de jardin. J’avais même pris la précaution de mettre entre eux et moi une table, avec quelques boissons dessus, pour éviter de voir revenir à chaque minute avec la même question lancinante : « alors, tu viens jouer ? ».
Pourtant je ne me sentais pas tranquille. Mes certitudes venaient de s’envoler toutes d’un coup. Chacun était parti puis revenu en quelques secondes, vêtu de cet attribut textile si décrié alors même que j’imaginais que peu en possédaient. En fait, tous cachaient leur jeu. J’étais même persuadé, qu’à la moindre occasion, ils ressortiraient leurs shorts à nouveau, et en public encore !
Mais après tout, me direz-vous, à la question : « peut-on vivre sans short ? », ma réponse était toujours aussi ferme. Oui ! Si toutes ses simagrées, jambes à l’air parvenaient à les divertir, qu’il en soit ainsi, mais mon épiderme n’avait pas la moindre chance de voir le jour autre part que dans les endroits homologué par mes soins. Il est dit que la peau est plus souple si elle vit dans le noir. C’est une théorie à laquelle je suis très attaché, et je compte bien la démontrer scientifiquement, un de ces jours où j’aurais deux heures devant moi.
Pourtant il semblait bien que les événements commençaient à m’échapper et que ma prise au réel devenait quelque peu recouverte de beurre. Alors que les équipes, ne se souciant plus de moi, venaient d’égaliser, j’en profitais pour regarder autour de moi ce que devenait le reste des convives, histoire d’aller distraire d’un bon mot la table voisine.
Je ne sais pas si vous vous souvenez bien de votre dernier chavirage, mais dans les grandes lignes, ça se passe de la manière suivante : un homme à la barbe fournie, tout vêtu de bleu hurle à qui veut l’entendre : « les femmes, les enfants et les vieillards d’abord ! ». Dans ma situation, nul besoin de se souvenir d’un éperonnage en Mer du Nord, j’étais exactement dans la même situation. Les « jeunes », comme on dit, jouaient tous au foot (de 7 à 40 ans si mes comptes sont exacts), alors que les plus vieux buvaient un café, que les femmes surveillaient les enfants et que ces derniers tentaient de se suicider par tous les moyens dans une piscine maintenant pleine d’herbe. Et moi… Oui, et moi. Je me retrouvais seul, dans ma misérable chaise de plastique blanc. Tous étaient là, le visage rempli de morgue, alors que moi, bien isolé, en proie au doute, étais exclu de tous les groupes qui ont droit à la vie sauve lorsque le capitaine l’a décidé. Je n’étais pas avec eux, mais je n’étais pas non plus avec les autres. Chacun avait, ce jour-là, son utilité, sa place, sa raison sociale, alors que je me promenais dans le no man’s land de la psychologie. J’étais absolument seul, personne pour souffrir avec moi, personne avec qui partager ma peine et mes sanglots. Au milieu de tous j’étais devenu l’asocial, celui qu’on montre du doigt, qui n’est pas là, un être transparent, moins qu’un insecte… Un de ces moments que l’on décrit parfois comme d’immense solitude, étranger à la compagnie de l’homme.
La mi-temps fut tragique. Non seulement les footballeurs vinrent en remettre une dose pour que je remplace un des participants qui devait nous quitter, mais l’autre groupe en profita aussi pour venir m’ennuyer avec les insistances d’usage et les questions sur la chaleur, sans short.
Une fois le que le jeu eut repris, je commençai à approfondir la question du short et de son rôle ségrégateur. Homme ennemi parmi les siens, étranger aux autres, damné était celui qui ne possédait pas la bénite découpe de tissu. L’excellence venait du short et mon incapacité à accepter la situation faisait de moi ce que cliniquement, les psychologues les plus réputés appellent, nous sommes tous tenus de l’admettre ici, un déséquilibré. Le short venait de me faire perdre ma place dans cette société que je regardais désormais sous l’angle du souvenir. Le maudit…
En rentrant chez moi après cette longue journée de profonde solitude, je préparai mes paquetages pour entamer ce long voyage initiatique vers les terres gelées du Nord. Un proverbe eskimo dit la chose suivante : « La vraie sagesse se trouve loin des gens dans la grande solitude. ». Là-bas, me semblait-il, personne n’exigerait de moi que je me déplace les genoux à nu…